Baromètre du jour : Loi anti-fast fashion, l'Europe s'apprête-t-elle enfin à défendre ses intérêts ?
Demain, 17 juin, la Commission mixte paritaire se réunira pour tenter d'aboutir à une version définitive de la proposition de loi visant à réduire l'impact environnemental de l'industrie textile, plus connue sous le nom de loi « anti fast-fashion ».
Car au-delà du textile, ce débat touche à une question devenue centrale dans les économies européennes : celle des conditions de la concurrence internationale. Jusqu'où l'Europe peut-elle rester ouverte à des acteurs qui ne sont pas soumis aux mêmes exigences sociales, environnementales, fiscales ou de traçabilité que ses propres entreprises ? Et à partir de quel moment la défense d'un cadre économique équitable cesse-t-elle d'être du protectionnisme pour devenir une question de réciprocité ?
Car depuis plusieurs années, le Vieux Continent est régulièrement accusé d'être la seule grande puissance économique à pratiquer une forme d'ouverture quasi inconditionnelle. Là où les États-Unis protègent leurs industries clés à coups de subventions massives, de barrières réglementaires ou de mesures protectionnistes assumées, et où la Chine organise son développement autour d'une préférence nationale revendiquée, l'Europe est souvent perçue comme le marché le plus accessible du monde.
Dans l'intelligence artificielle, les géants américains se sont imposés sans véritable concurrent européen. Dans le commerce en ligne, Amazon a profondément transformé les habitudes de consommation. Dans l'industrie, nombre de secteurs ont vu leur compétitivité s'éroder sous l'effet de la concurrence mondiale. Longtemps, l'ouverture a été présentée comme une vertu en soi.
La mode pourrait-elle devenir le terrain d'une inflexion ?
Un texte qui vise explicitement Shein et Temu
Le communiqué publié par le Gouvernement ne laisse guère de place au doute. Le texte vise les « dérives de l'ultra fast-fashion », incarnées notamment par les plateformes Shein et Temu, accusées de concurrencer les entreprises européennes en s'affranchissant des contraintes sociales, environnementales et fiscales auxquelles sont soumises les marques locales.
Trois mesures structurent la proposition de loi. La première, au cœur du dispositif, prévoit un malus pouvant atteindre 50 % du prix de vente pour les acteurs de l'ultra fast-fashion.
La deuxième impose l'affichage de messages de sensibilisation au réemploi, à la sobriété et au recyclage.
La troisième prévoit l'interdiction de toute publicité pour les produits relevant de l'ultra fast-fashion. Rarement un texte français aura ciblé aussi directement un modèle économique étranger.
Pour le Gouvernement, il ne s'agit pas seulement d'une question environnementale. Il s'agit également de rétablir ce qu'il considère comme des conditions de concurrence équitables entre des entreprises soumises à des normes exigeantes et des acteurs internationaux opérant selon des règles différentes.
La mode, laboratoire d'une nouvelle politique industrielle ?
Le plus intéressant réside peut-être dans ce que révèle cette initiative. Depuis plusieurs années, les discours sur la souveraineté économique se multiplient. Énergie, santé, agriculture, semi-conducteurs, intelligence artificielle : la notion est devenue centrale dans les politiques publiques européennes.
La mode semblait jusqu'ici relativement absente de cette réflexion. Pourtant, l'industrie textile française a connu un recul spectaculaire au cours des dernières décennies. Selon l'Insee, les effectifs du secteur ont été divisés par plusieurs depuis les années 1980. De nombreuses productions ont été délocalisées tandis que les plateformes numériques mondiales captaient une part croissante de la consommation.
Ce texte traduit surtout une évolution de la doctrine publique. Pendant longtemps, les pouvoirs publics ont accompagné les transformations du secteur textile sans intervenir directement sur les conditions de concurrence. Cette fois, ils cherchent à agir sur le cadre même du marché.
L'objectif étant de préserver un tissu industriel et commercial jugé clé tout en imposant davantage de réciprocité aux acteurs internationaux.
Entre protection et protectionnisme
La question demeure néanmoins sensible. Les défenseurs du libre-échange rappellent que la concurrence bénéficie aux consommateurs, notamment dans un contexte de pression sur le pouvoir d'achat. Les plateformes comme Shein ou Temu ont bâti leur succès précisément sur cette promesse : rendre la mode accessible à des prix extrêmement bas. À l'inverse, les partisans du texte considèrent que le débat ne peut être réduit à une simple question de concurrence par les prix.
Car ce qui est aujourd'hui contesté n'est pas seulement l'écart tarifaire, mais aussi l'opacité d'un modèle économique dont les chaînes d'approvisionnement demeurent difficiles à tracer, où les conditions de production échappent largement au regard des consommateurs européens et où le respect des standards sociaux, environnementaux ou commerciaux fait régulièrement l'objet d'interrogations.
Depuis plusieurs années, ONG, associations de consommateurs et institutions européennes alertent sur les difficultés à contrôler certains acteurs de l'ultra fast-fashion, notamment en matière de traçabilité, de conformité des produits, de conditions de travail ou encore d'impact environnemental. Plusieurs enquêtes ont également pointé les limites des mécanismes de contrôle appliqués à des chaînes d'approvisionnement particulièrement fragmentées et mondialisées.
Pour les défenseurs de la loi, l'enjeu est donc moins de fermer le marché que de rétablir une forme de réciprocité. Autrement dit : faire en sorte que les acteurs vendant massivement en Europe respectent des règles comparables à celles imposées aux entreprises européennes.
« Derrière les prix cassés de l'ultra fast-fashion se cachent des coûts bien réels : pollution, gaspillage des ressources, concurrence déloyale et fragilisation des entreprises », affirme ainsi Monique Barbut, ministre de la Transition écologique.
Le débat dépasse donc largement le cadre du secteur textile. Il pose une question devenue centrale dans les économies occidentales : jusqu'où une société est-elle prête à accepter une concurrence mondiale lorsque les règles qui encadrent cette concurrence ne sont pas les mêmes pour tous ?
Le signal envoyé par la France
Quelle que soit l'issue finale du texte, le signal politique est déjà fort. La France ne cherche plus uniquement à réguler les conséquences de la mondialisation ; elle commence à en questionner certaines règles.
La CMP du 17 juin pourrait ainsi constituer un petit événement législatif aux répercussions symboliques importantes. Non pas parce qu'elle transformera à elle seule le marché mondial du textile, mais parce qu'elle traduit une évolution plus profonde : celle d'un pays qui assume davantage l'idée que toutes les concurrences ne se valent pas.
Pendant longtemps, l'Europe s'est définie comme un espace ouvert.
La séquence actuelle suggère qu'elle cherche désormais à devenir aussi un espace capable de protéger ses industries, ses commerces et ses savoir-faire lorsqu'elle estime que les règles du jeu ne sont plus équilibrées. Au fond, le véritable enjeu dépasse largement Shein ou Temu. Il est de savoir si l'Europe accepte encore d'être le marché le plus ouvert du monde lorsque ses concurrents, eux, jouent selon d'autres règles.
OU CONNECTE-TOI AVEC