Femme, international, wholesale : jusqu’où Figaret peut-elle étendre son vestiaire ?

Après plusieurs années consacrées à remettre la maison sur de bons rails, Éléonore Baudry veut désormais accélérer sur deux terrains : la femme et l’international. Les comptes 2025 montrent une entreprise en croissance et bénéficiaire, tandis que son réseau continue de s’étendre. Reste à savoir jusqu’où Figaret peut pousser ce modèle sans diluer ce qui fait encore sa singularité.

Il y a quelques années encore, Figaret aurait difficilement figuré parmi les maisons françaises dont on scrute les ambitions internationales. La marque était connue, installée, patrimoniale. Mais son territoire restait étroitement associé à un produit, la chemise, et à une certaine idée du vestiaire masculin français.

Depuis l'arrivée d'Éléonore Baudry à sa présidence en 2018, le projet est devenu beaucoup plus large. La maison a retravaillé ses collections, développé une offre mixte puis féminine, renforcé son digital, ouvert de nouveaux magasins et commencé à regarder au-delà du marché français. En 2023, Figaret inaugurait sa première boutique hors de France, à Bruxelles. En 2025, elle ouvrait à Genève. La marque annonce désormais vouloir accélérer encore sur l'international et sur la femme.

Et les derniers comptes disponibles donnent une assise financière à cette ambition.

Une croissance qui se confirme dans les comptes

Les comptes 2025 de Figaret, déposés en juillet 2026, font apparaître un chiffre d'affaires de 30,46 millions d'euros, contre 27,2 millions en 2024, soit une progression de 11,8 %. L'EBITDA atteint 4,09 millions d'euros, contre 3,68 millions un an plus tôt. Le résultat d'exploitation ressort à 2,91 millions d'euros et le bénéfice net à 1,78 million.

La progression est donc réelle, mais elle mérite d'être regardée de près. La marge d'EBITDA reste quasiment stable, à 13,4 % du chiffre d'affaires contre 13,5 % en 2024. La marge opérationnelle, elle, recule de 11,9 % à 9,5 %. Le résultat net passe de 2,19 à 1,78 million d'euros.

Autrement dit, Figaret vend davantage, mais toute la croissance du chiffre d'affaires ne se transforme pas mécaniquement en résultat supplémentaire.

C'est un élément important à l'heure où la maison veut justement ouvrir de nouveaux territoires. Le développement d'un réseau physique, le lancement de collections et l'internationalisation nécessitent du capital, des équipes et du stock. La question n'est donc plus seulement de savoir si Figaret sait croître. Il faut désormais voir si elle peut croître sans voir sa rentabilité se dégrader à mesure que son périmètre s'élargit.

Les comptes montrent néanmoins une amélioration spectaculaire de la structure financière sur plusieurs années. La dette financière est passée de 17,4 millions d'euros en 2022 à 3,58 millions en 2025. Le ratio de levier, qui atteignait 5,5 fois l'EBITDA en 2022, est descendu à 0,8 fois en 2025. Les fonds propres atteignent 14,8 millions d'euros, contre 8,7 millions trois ans plus tôt.

Le tableau est donc plutôt celui d'une entreprise qui a assaini son bilan tout en poursuivant sa croissance. Mais un autre indicateur mérite attention : la trésorerie disponible n'est que de 462.000 euros fin 2025, contre 701.000 euros un an auparavant. Le besoin en fonds de roulement d'exploitation reste par ailleurs positif, à 4,57 millions d'euros.

Pour une marque de prêt-à-porter qui veut accélérer son réseau, ce n'est pas anodin. Ouvrir des boutiques, financer des collections et porter davantage de stock mobilise rapidement du cash.

Le passage de la chemise à une véritable marque de vestiaire

C'est probablement là que se situe le principal enjeu de la prochaine étape. La maison travaille depuis plusieurs années à élargir son vestiaire, notamment avec le casual, le lin, le denim et la flanelle, puis avec une offre mixte et féminine. En 2024, elle a lancé sa collection Studio, pensée autour d'une nouvelle vision de la femme Figaret.

Éléonore Baudry le dit elle-même dans l'interview publiée le 8 septembre par l'Union Française Mode & Habillement : après avoir travaillé à élargir et fidéliser la communauté de la marque, la priorité est désormais l'expérience en boutique, avec parallèlement le développement du digital, du e-commerce et du wholesale international.

Une maison de chemises peut construire une activité solide autour d'un savoir-faire très identifié. Une marque de vestiaire doit, elle, convaincre le client de lui confier une part beaucoup plus importante de sa garde-robe.

Le passage est commercialement séduisant, mais beaucoup plus exigeant. Il faut faire fonctionner plusieurs catégories, toucher plusieurs clientèles, maintenir une cohérence de style et éviter que l'élargissement de l'offre ne rende la marque moins lisible.

Figaret semble avoir choisi de ne pas abandonner son point de départ. La chemise reste la porte d'entrée. L'ambition est d'en faire le point de départ d'un vestiaire plus large.

La femme, deuxième chantier de croissance

Le développement de la femme est probablement le pari produit le plus important. Dans son entretien, Éléonore Baudry présente cette activité comme l'une des grandes priorités des cinq prochaines années. La maison avait déjà commencé à investir ce terrain avec la collection Studio et avec des propositions mixtes, notamment la chemise « Je t'aime », lancée en 2021.

Pour Figaret, la femme permet d'augmenter le marché adressable sans abandonner le savoir-faire historique de la maison. La chemise, précisément parce qu'elle est un produit transversal, permet de passer du vestiaire masculin à un vestiaire plus large sans effectuer un virage complet de positionnement.

Mais là encore, l'exécution sera déterminante. Une collection femme ne peut pas être simplement une déclinaison du vestiaire masculin. Il faut construire une proposition suffisamment forte pour créer une clientèle propre, tout en conservant les codes qui rendent Figaret identifiable.

L'international commence déjà à prendre forme

L'autre axe est géographique. Figaret a ouvert Bruxelles en 2023 puis Genève en 2025. La marque travaille également le wholesale international et cible les boutiques multimarques ainsi que les grands magasins. Ce choix est intéressant parce qu'il évite, du moins dans un premier temps, de faire reposer l'international uniquement sur un lourd réseau de boutiques en propre.

Le wholesale permet de tester des marchés, de mesurer la demande et de faire connaître une marque sans supporter immédiatement l'intégralité des coûts fixes liés à un réseau physique. Figaret avait d'ailleurs commencé à tester cette logique dès 2024 avec sa présence au Pitti Uomo à Florence, où la marque cherchait à rencontrer de nouveaux distributeurs et à positionner son offre dans un environnement international du tailoring et du classic revisité.

La Suisse donne déjà un premier point d'appui. La boutique de Genève constitue aujourd'hui une implantation concrète hors de France, et la marque y travaille notamment son réseau entrepreneurial et professionnel français à l'étranger.

L'ambition est désormais plus large. Mais l'international n'est pas seulement une question de nombre de boutiques. Pour une marque comme Figaret, le vrai sujet sera de déterminer dans quels marchés son positionnement trouve naturellement sa clientèle.

Une chemise française premium ne se vend pas de la même manière à Genève, Londres, New York ou Tokyo. Le choix des villes, des partenaires et du modèle de distribution sera donc aussi important que le produit lui-même.

Une maison qui reste adossée à son histoire

Figaret dispose néanmoins d'un avantage que beaucoup de jeunes marques ne peuvent pas acheter : une histoire. La maison a été fondée en 1968 par Alain Figaret à Biarritz. Elle a ouvert sa première boutique parisienne rue de la Paix en 1976, lancé le prêt-à-porter en 1980, puis le sur-mesure en 2010. Le groupe EPI l'a rachetée en 2006 avant l'entrée d'Experienced Capital au capital en 2017.

Cette histoire peut sembler très patrimoniale. Elle constitue pourtant un actif commercial dans un marché où les marques cherchent à donner davantage de profondeur à leur discours.

Éléonore Baudry l'avait déjà formulé dans un entretien au Medef Paris : dans un univers où le consommateur peut acheter presque tout, partout et de multiples façons, la marque doit avoir « quelque chose à raconter ». Figaret a justement construit une partie de cette narration autour de la culture. Les collaborations avec Gallimard, les chemises brodées de citations littéraires, les dîners organisés autour d'écrivains et la collection « Je t'aime » participent à faire sortir la chemise du simple registre fonctionnel.

La réduction de capital, un signal à regarder sans le surinterpréter

Un autre élément des dernières données publiques mérite d'être mentionné, précisément parce qu'il pourrait facilement être mal interprété. En juin 2026, Figaret a procédé à une réduction de son capital social, celui-ci passant très légèrement de 8.115.017,90 euros à 8.114.979,28 euros. La décision avait été actée par le président le 11 juin, après une décision d'assemblée générale en mai.

La variation est minime et ne permet pas, à elle seule, de tirer une conclusion sur la santé financière de l'entreprise ou sur la stratégie de ses actionnaires.

Elle est d'autant moins inquiétante que les comptes 2025 montrent une entreprise bénéficiaire, avec 14,8 millions d'euros de fonds propres et un endettement financier nettement inférieur à celui de 2022. Il faut donc résister à la tentation d'en faire un signal de difficulté. Le mouvement est néanmoins intéressant à replacer dans l'historique du capital. Figaret avait procédé à plusieurs augmentations de capital en 2024 et début 2025 avant cette réduction en 2026. Les documents juridiques disponibles montrent ainsi une activité récente autour de la structure du capital.

Pour une entreprise détenue par des investisseurs, cela mérite d'être suivi. Pas comme un problème identifié, mais comme un élément de la prochaine phase de son histoire capitalistique.

Changer de taille sans devenir une autre marque

La maison n'a plus vraiment besoin de prouver qu'elle peut renouer avec la croissance. Elle doit maintenant démontrer qu'elle peut transformer cet assainissement financier en véritable changement d'échelle. Cela passe par la femme, l'international, le digital, le wholesale et un réseau de magasins plus dense. Tous ces leviers sont déjà engagés, mais ils posent une même question : jusqu'où peut-on élargir Figaret sans perdre la raison pour laquelle un client franchit sa porte ?

La réponse tient dans la manière dont la marque aborde aujourd'hui son produit historique. Plutôt que de dissoudre la chemise dans un vestiaire anonyme, Figaret cherche à en faire le point d'entrée vers une marque de style globale.

La prochaine étape consistera à prouver qu'une belle maison française peut faire voyager son nom aussi loin que ses col de chemise. Et c'est précisément là que se jouera son changement d'échelle.


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