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Filière REP textile : l'État au défi de réconcilier écologie et rentabilité industrielle

La refondation de la filière à responsabilité élargie du producteur (REP) textile entre dans une phase concrète. Le 16 janvier 2026, le ministre délégué chargé de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, a réuni l’ensemble des parties prenantes afin de poser les bases d’un nouveau cadre de collecte, de tri et de recyclage des textiles, linge de maison et chaussures en fin de vie. En lançant deux missions d’expertise indépendantes, l’exécutif cherche à sortir d’un débat enlisé depuis plusieurs mois autour des coûts réels et des capacités industrielles du secteur.

Derrière cet arbitrage technique se joue un enjeu central pour l’industrie de la mode, celui de la capacité du dispositif REP à demeurer économiquement viable. Si les ambitions de transition du secteur ont largement fait consensus dans leur principe, leur traduction opérationnelle s’est heurtée à un accompagnement financier et technique jugé insuffisant par de nombreux industriels, au moment même où les contraintes réglementaires se renforcent et où les marges se resserrent.

Une filière sous tension entre ambitions environnementales et réalités économiques

Conçue pour responsabiliser les metteurs en marché sur la fin de vie de leurs produits, la REP textile s’est imposée comme un outil central de la transition écologique du secteur. Pourtant, la mise en œuvre de ce dispositif révèle de fortes limites, tant en matière de collecte que de valorisation, laissant apparaître un décalage croissant entre objectifs affichés et résultats concrets.

À l’échelle mondiale, l’industrie de la mode génère chaque année environ 92 millions de tonnes de déchets textiles, soit l’équivalent d’un camion de vêtements mis en décharge ou incinéré chaque seconde. Moins de 1 % de ces matériaux est recyclé en nouvelles fibres, selon les chiffres de BCG Global, tandis qu’environ 12 % seulement est réutilisé sous d’autres formes — le reste finissant dans des décharges ou dans des filières à faible valeur ajoutée.

En France, les chiffres confirment ces déséquilibres. Sur près de 3,5 milliards d’articles textiles, linge de maison et chaussures mis sur le marché en 2024, seulement quelque 289 000 tonnes ont été collectées en fin de vie, soit moins de 10 % du tonnage mis en circulation. Parmi ces produits collectés, un peu plus de 200 000 tonnes ont été triées, avec des taux de réutilisation encore majoritaires mais des volumes recyclés qui restent limités (environ un quart des textiles triés).

Ce diagnostic se retrouve dans les données d’Ademe, qui indiquent que, même après collecte, seulement 7,2 % des textiles usagés sont orientés vers le recyclage et 14,4 % vers le réemploi ou la réutilisation, alors que plus d’un tiers des déchets ne sont pas pris en charge séparément.

Face à ces chiffres, le décalage entre les obligations imposées aux entreprises et les résultats tangibles en matière de valorisation économique alimente une frustration palpable chez les acteurs économiques. D’un côté, la pression réglementaire s’intensifie — avec des objectifs européens ambitieux pour 2026 et au-delà — ; de l’autre, les capacités industrielles de tri, de recyclage et de transformation des textiles en nouvelles matières peinent à se développer, en partie pour des raisons de rentabilité et de coûts logistiques.

Les échanges engagés ces derniers mois ont mis en évidence un point de crispation majeur : l’absence de données partagées, robustes et incontestables sur les coûts réels de la filière, tant pour la collecte que pour les étapes ultérieures de valorisation. Sans cette base chiffrée solide, il reste difficile de définir un financement pérenne et une architecture industrielle capable d’absorber les volumes croissants de déchets textiles.

Deux missions pour objectiver des données jusqu’ici contestées

Pour sortir de cette impasse, le ministère confie deux missions à des organismes indépendants.

La première mission a été confiée à l’Agence de la transition écologique (Ademe), chargée d’évaluer le coût net réel de la collecte et du tri des textiles usagés. Jusqu’à présent, les estimations avancées par les collecteurs-trieurs, les éco-organismes et les metteurs en marché divergeaient fortement, rendant impossible tout consensus sur le niveau de financement nécessaire au bon fonctionnement de la filière.

L’Ademe dispose d’un délai d’un mois pour remettre ses conclusions. D’ici là, l’ensemble des parties prenantes est appelé à transmettre ses données avant la fin du mois de janvier, dans l’espoir de poser enfin des bases chiffrées communes, condition indispensable à toute refonte crédible du dispositif.

La seconde mission est confiée au Conseil national de l’environnement, qui devra, sous deux mois, évaluer les investissements industriels indispensables au développement de solutions de recyclage à plus grande échelle, ainsi que les soutiens économiques associés. Un sujet sensible, alors qu’une large part des textiles collectés reste aujourd’hui orientée vers l’export ou des filières à faible valeur ajoutée.

Trois options sur la table pour redéfinir le dispositif

Sur la base de ces travaux, la Direction générale de la prévention des risques (DGPR) a présenté trois scénarios.

  • Le premier est proche des positions des collecteurs et trieurs, favorables à un renforcement des financements pour absorber l’augmentation des volumes et la complexité croissante des flux textiles.

  • Le deuxième correspond davantage aux attentes des metteurs en marché, soucieux de contenir l’impact financier de la REP sur leurs coûts, dans un contexte de consommation en ralentissement et de concurrence internationale accrue.

  • Le troisième scénario, présenté par la DGPR comme une voie intermédiaire, vise à concilier exigences environnementales et soutenabilité économique, en misant sur une montée en charge progressive des investissements industriels et une meilleure articulation entre les différents maillons de la chaîne.

Un calendrier resserré aux effets directs pour les entreprises

Le ministre a fixé un cap précis : la mise en consultation du cahier des charges refondu est attendue pour la fin mars 2026. Une échéance rapprochée, alors même que les décisions à venir auront des conséquences immédiates sur les coûts, les modèles économiques et l’organisation des entreprises du textile et de l’habillement.

Présente lors de la réunion, l’Alliance du Commerce a rappelé la nécessité d’un dispositif fondé sur des données fiables et compatible avec les contraintes opérationnelles des entreprises, dans un contexte où les obligations environnementales se multiplient aux niveaux national et européen.

Un test grandeur nature pour la transition de la mode

Au-delà de la réforme du dispositif, cette refondation constitue un révélateur des défis auxquels fait face la filière textile. Elle pose la question de la capacité des pouvoirs publics à accompagner l’émergence d’une véritable filière industrielle du recyclage, tout en évitant une hausse excessive des charges pour les entreprises et, à terme, pour les consommateurs.

À l’heure où la réglementation environnementale devient un facteur déterminant de compétitivité, l’issue de cette séquence REP pourrait durablement redessiner les équilibres économiques du secteur.


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