Pourquoi Prada rachète t ’il une tannerie française ?

La vigueur de la filière du cuir français n’est plus à prouver. Il suffit de consulter les données livrées chaque année par le CNC (le Centre national du Cuir) pour s’en convaincre définitivement. La demande de cuir françaisde qualité est même si forte que les prix flambent car d’une part, le luxe n’a jamais été aussi demandeur de cuir de qualité pour sa maroquinerie, et d’autre part, la matière première manque.

En effet, si la France a toujours été un grand pays d’élevage et de consommation de viande bovine, la baisse récente de la consommation de viande fait baisser la production ce qui provoque mécaniquement une hausse du prix de la peau. Les grands groupes de luxe français comme LVMH, Kering et Hermès ont désormais compris que pour sécuriser leurs approvisionnements, il fallait racheter les tanneries, ce qu’ils font activement plus de deux ans. LVMH a par exemple acheté les Tanneries Roux à Romans et Hermès, celle d’Annonay en Ardèche. Toutes deux sont spécialisées dans le veau de qualité : un veau avec une peau non griffée, traitée contre la teigne et les poux, une peau souple qui laisse la teinture pénétrer uniformément ses fibres contrairement aux veaux américains élevés aux hormones et qui ont une graisse trop épaisse.

Tout en sachant que sur toutes les peaux de veau que le secteur de la tannerie transforme chaque année, seulement 10 pour cent sont de qualité supérieure, ce rachat de tannerie permet aux maisons de luxe d’avoir accès à un pourcentage plus élevé de peaux. Les tanneries représentent en effet le nerf de la guerre entre les éleveurs qui ne veulent pas produire uniquement pour les peaux (qui représentent encore pour eux un déchet), entre les abatteurs qui ne vendent pas les peaux à la pièce mais par lot de 1800 peaux (par camion), et enfin avec les maisons de luxe intraitables sur la qualité. Ainsi par exemple, un très gros abatteur de veaux comme Sobeval est courtisé à la fois par les tanneries Haas qui fournit Chanel, Vuitton, ou encore Longchamp et par les tanneries d'Annonay rachetées par Hermès.

Prada rachète la tannerie française Hervy à Limoges

On comprend donc mieux l’intérêt pour une marque de luxe d’acheter une tannerie qui elle-même aura su séduire un abatteur important. La grande nouveauté cependant, c’est que désormais les maisons françaises ne sont plus les seules sur le coup. Ainsi Prada a annoncé mercredi avoir racheté une tannerie française. Il s’agit de la tannerie-mégisserie Hervy, située à Isle, dans la région de Limoges, qui sera racheté par les tanneries toscanes Conceria Superior, partenaire industriel de longue date du groupe italien qui aura une participation majoritaire dans l'entreprise française. La tannerie, spécialisée dans le traitement des peaux de mouton, notamment des "nappas" plongés (des cuirs souples et résistants), sera rebaptisée Tannerie Limoges S.A.S. Prada précise dans son communiqué qu'il fera appel à la main-d’œuvre locale qualifiée et procédera à la restauration du site de production.

Aujourd'hui, les 19 tanneries (bovins) et 26 mégisseries (agneau, chèvre...) françaises réalisent leur chiffre d'affaires en bonne partie grâce au luxe. La France pourrait produite plus de peaux de qualité si les éleveurs faisaient vacciner l’ensemble du cheptel contre la teigne. Seul hic, les éleveurs ne veulent pas prendre sur eux le coût de cette vaccination qui se monte à 3 ou 4 euros par tête, un surcoût sans bénéfice direct pour les éleveurs puisqu’il ne profite au final qu’aux tanneurs qui eux même ne savent expertiser la qualité d’une peau sans taches ni griffures seulement une fois que celle-ci ait été épilé et après tannage. Si des maisons comme Hermès disent vouloir travailler directement avec les éleveurs, il reste néanmoins des blocages (personne ne veut prendre en charge le cout de la vaccination) qui font que même si la France a beau être le premier producteur mondial de cuirs de veaux finis, elle importe la moitié des peaux tannées qu'elle utilise. Un paradoxe français de plus.