Au Ghana, un artiste détourne des panneaux publicitaires pour dénoncer la fast fashion
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Accra - Sur une route très fréquentée d'Accra, la capitale du Ghana, un panneau d'affichage géant dégueule une cascade de vieilles chemises et de t-shirts élimés, avec leurs cols effilochés et leurs couleurs délavées par l'usure, en lieu et place des habituelles publicités.
En dessous, la circulation ralentit. Les conducteurs tendent le cou. Les piétons s'arrêtent. Pour l'artiste ghanéen Emmanuel Aggrey Tieku, cette pause est le but recherché: "Si les gens s'arrêtent et demandent : 'Qu'est-ce que c'est ?', alors la conversation a déjà commencé".
Son projet, baptisé "Baleboard", remplace la publicité par des déchets textiles, confrontant les passants à l'ampleur de l'empreinte écologique de la fast fashion dans un pays qui reçoit environ 15 millions de vêtements d'occasion chaque semaine, dont beaucoup finissent invendus sur des marchés comme celui de Kantamanto ou jetés dans des décharges et des cours d'eau. "Si vous ne voyez pas les déchets, vous n'y pensez pas. Cela les remet en évidence", explique Tieku à l'AFP.
Devant l'installation, un chauffeur de taxi se demande s'il s'agit d'une distribution gratuite de vêtements. Samuel Yeboah Ofori, un automobiliste, touché par l'oeuvre, appelle à des contrôles plus stricts sur les importations de seconde main - connues localement sous le nom d'"obroni wawu", qui signifie "les vêtements des Blancs morts".
L'artiste Emmanuel Aggrey Tieku, 31 ans, décrit son travail comme de l'"artivisme", un mélange d'expression artistique et d'intervention sociale. Travaillant entre Accra et Paris, il transforme depuis plusieurs années des textiles mis au rebut en installations à grande échelle.
"Les galeries confinent les conversations à l'intérieur", explique-t-il. Le choix de sa nouvelle installation est stratégique. Le Ghana est l'un des plus grands importateurs africains de vêtements d'occasion, et les surplus - dont environ 40 % sont jugés invendables - obstruent les égouts, polluent les plages et contribuent à la dégradation de l'environnement, notamment sur des sites fortement contaminés comme la lagune de Korle.
De l'Europe à l'Afrique, affirme l'artiste, la chaîne d'approvisionnement de la fast fashion dissocie la consommation de ses conséquences. "Des endroits comme Paris génèrent les déchets, mais c'est ici que l'on en ressent le poids", assène-t-il. "Baleboard" traversera plusieurs pays, dont le Nigeria et le Kenya, avant de rejoindre des villes européennes.