La veste Chanel s'offre une seconde jeunesse : récit d'un boom annoncé
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Tous ceux qui l’ont essayée racontent la même chose : « Il faut la porter pour comprendre ». La veste Chanel, pièce maîtresse de la maison française, nécessite donc une rencontre physique pour être appréciée à sa juste valeur. Un détail qui n’en est pas un dans une époque où le désir naît presque toujours à travers l'écran, mais qui n'empêche pas la cote de cette icône de s'envoler sur le marché. Que dissimule ce soudain regain de désirabilité ? La veste de tailleur Chanel est-elle en passe de devenir un actif spéculatif aussi puissant que le sac Birkin ? FashionUnited s'est penché sur la question.
Qu’est ce qu'une veste Chanel a de si spécial ?
Mais tout d’abord, de quoi parle-t-on exactement ? Le tailleur de tweed et, avec lui, la veste, sont nés chez Chanel dès les années 1920. L'histoire est bien connue : « Inspirée par l’élégance décontractée des hommes qui traversent sa vie, et notamment le duc de Westminster, [Gabrielle Chanel] transgresse les codes vestimentaires de son époque en choisissant des tissus pour leur confort, à l’instar du jersey, puis, ensuite du tweed, qu’elle rendra encore plus souple. »
Le document transmis par la maison de couture précise l’une des raisons du succès de la veste Chanel : sa ligne droite, structurée, fermée bord à bord. C’est elle qui définit l’allure. « L’élégance du vêtement, c’est la liberté de bouger », déclarait la grande couturière, et la construction de la veste iconique n’obéit qu’à ce principe.
La réalisation de la pièce respecte un cahier des charges précis : le devant est monté dans le droit fil, sans pinces poitrine, pour gagner en souplesse sans perdre le maintien. Même principe pour le dos, simplement séparé par une couture au milieu. La manche est montée haut sur l’épaule pour assurer un maximum d’aisance. La doublure, elle, répond aux mêmes exigences : « autant de lés [ndlr.: la largeur d'une étoffe entre ses deux lisières] de doublure que de lés de tweed. (...) Les deux tissus, surpiqués intimement, de façon quasi invisible, bougent alors ensemble,sans que rien n’entrave le mouvement. »
La veste Chanel est également connue pour sa chaîne en laiton, apposée sur la doublure et qui lui assure un tombé parfait, ou encore pour ses galons et ses boutons-bijoux en galalithe, en résine ou en métal – souvent ornés du double CC à partir de l'époque de Karl Lagerfeld.
« Une veste Chanel (...) est un incontournable de la garde-robe féminine. C'est un modèle intemporel, adapté aux femmes et aux hommes de tous âges. »
Cette alliance de structure et de confort participe à son succès. Pour Kerry Taylor, fondatrice de la maison de ventes aux enchères britannique du même nom, sa force réside dans sa polyvalence. Contactée par mail par FashionUnited, elle l'affirme : « Une veste Chanel immédiatement reconnaissable, qui se porte aussi bien avec un jean qu'avec une jupe ou un pantalon, est un incontournable de la garde-robe féminine. C'est aussi un modèle intemporel, adapté aux femmes et aux hommes de tous âges. D'ailleurs, de plus en plus d'hommes en achètent. »
Combien coûte une veste de tailleur Chanel ?
Deux fois par an, la maison britannique Kerry Taylor Auctions organise une vente appelée « Passion for Fashion », dans laquelle plusieurs marques de mode sont représentées. En analysant les résultats des ventes réalisées entre 2020 et 2025, FashionUnited a observé une hausse du prix moyen des tailleurs Chanel en tweed vendus aux enchères.
Kerry Taylor confirme : « Les prix des pièces antérieures à Virginie Viard [ex-directrice artistique de Chanel] ont indéniablement augmenté. » Et d’ajouter : « Les acheteurs recherchent [aussi] certains éléments caractéristiques du vocabulaire Chanel de Karl Lagerfeld : les chaînes, l'utilisation évidente du logo et des boutons, les magnifiques tweeds fantaisie. » Elle précise enfin que les collections Métiers d'art, qui s'apparentent à de la demi-couture en termes de matières et de décorations, sont « particulièrement prisées ».
Selon la fondatrice, cette popularité s’explique notamment par le fait que « les acheteurs considèrent ces vêtements comme ayant un bon rapport qualité-prix comparé au montant d'une veste Chanel neuve aujourd'hui ».
En décembre 2025, une veste en tweed noir et marron Chanel par Karl Lagerfeld, collection automne-hiver 2018-19, a été vendue pour 1 430 livres (autour de 1 640 euros) chez Kerry Taylor Auctions. En France, chez la maison de ventes Penelope’s, une veste Chanel datée de 2020 et proposée à 600 euros (estimée entre 700 et 1000 euros) est partie à 2 990 euros. Des prix élevés pour une majorité de consommateurs mais qui restent bien inférieurs à ceux des collections actuelles : sur le site de la marque, les vestes en tweed de la collection printemps-été 2026 approchent les 9 000 euros.
Bien que toujours en deçà du prix des collections contemporaines, les prix de revente des vestes Chanel augmentent un peu partout. « Avant, une veste Chanel se revendait autour de 1 500 euros, puis ça a doublé en 2015 », raconte Tami Kern, fondatrice de la société de seconde main Kern1 et spécialiste de la veste Chanel. « C’est resté ainsi pendant quelques années et depuis le covid, ça a à nouveau augmenté. Maintenant, les prix de revente se situent entre 2 500 et 3 000 euros. »
Cette augmentation du prix indique que la value retention (la préservation de la valeur après l’achat en neuf) de la veste de tailleur Chanel est bonne, voire excellente, du moins sur le temps-long. Jusqu'à présent, la veste Chanel ne semble en effet pas être devenue un actif spéculatif à court terme comme peut l'être un sac Birkin de la maison Hermès.
« La veste de tailleur Chanel reste une valeur refuge », confirme par téléphone Pénélope Blanckaert, de la maison de vente Penelope's. « Si on investit dans du Chanel, [on sait que] ça ne perdra pas de valeur. Mais pour que cela fasse des gros prix, il faut que ça soit siglé et que ça soit visible. On n'estime pas de la même façon une veste qui n’aurait pas de sigle extérieur par rapport à une veste qui est siglée sur les boutons ou ailleurs, bien que cela reste un produit très identifiable quand même. »
Si cet engouement se cristallise autour des pièces d'archives, les collections actuelles ne sont évidemment pas étrangères à cette réussite.
De Matthieu Blazy à la tendance « Old Money »
À son arrivée dans la maison Chanel en 1983, Karl Lagerfeld a donné une nouvelle vie à la veste de tailleur. « Il la réinterprète avec impertinence et humour, captant comme nul autre l’air du temps et les envies des femmes », peut-on lire dans le document envoyé par la maison de la rue Cambon. Une phrase qui se prête aussi au travail mené depuis peu par Matthieu Blazy, le directeur artistique de la griffe nommé en décembre 2024.
« Matthieu Blazy a ramené de la désirabilité à la veste Chanel, affirme Tami Kern. D’habitude, Chanel est en avance sur ce qui va arriver, alors que Blazy est plus dans l'instant, dans le présent. Et ça amène de nouveaux clients. »
Dans ses trois défilés pour la maison française, le designer franco-belge a placé le tailleur au cœur de la collection. Un tailleur qui s’allège, qui est ébouriffé, effiloché, twisté par des matières, parfois travaillé par les ateliers Flou plutôt que par les ateliers Tailleurs, comme le voudrait la tradition. À cette liberté de confection s'ajoute celle des couleurs : une palette de teintes cosmétiques pour le défilé Haute Couture, ou pop et urbaines pour le show Métiers d'Art. En bref, un vent de fraîcheur qui a conquis le public aussi bien que la presse mode.
« Le tweed peut vite devenir lourd et informe, mais celui de Blazy paraissait étonnamment léger », écrivait par exemple Nicole Phelps pour Vogue Runway au sujet de la collection printemps-été 2026, la première de Blazy pour Chanel. Elle ajoute : « Cela fait des années que la veste courte en tweed de Chanel n'est plus un objet culte, extrêmement convoité et largement copié, mais Blazy a relancé sa mode. »
Quelques mois plus tard, en décembre 2025, le mannequin Bhavitha Mandava ouvrait le défilé Chanel Métiers d’art sur un quai du métro new-yorkais, la veste Chanel jetée négligemment sur son grand sac en cuir matelassé qu'elle portait à l'épaule. S'ensuivit une mise en scène cinématographique, où les filles allaient et venaient dans ce décor de routine, leur veste ou manteau sur le bras, catapultant la maison de couture dans la vraie vie des citadines. La veste en tweed de Chanel perdait ainsi ses derniers airs vieillots pour embrasser une réalité dans laquelle la jeune génération peut se retrouver.
Car c’est bien d’elle qu’il s’agit. La GenZ (génération née entre la fin des années 1990 et le début des années 2010) représente la clientèle à séduire pour Chanel. Une génération qui regarde la veste à travers le filtre de cette fameuse tendance TikTok : la « Old Money aesthetic ».
Le style « old money » (ou « vieilles fortunes » en français) est une tendance qui a véritablement explosé en 2023 et qui se poursuit en 2026. Il s’agit d’un phénomène culturel et esthétique qui privilégie la qualité et un certain classicisme à travers des pièces iconiques comme le mocassin, le pull torsadé et le tailleur Chanel.
Cependant, le regain de popularité de la pièce qui nous intéresse va bien au-delà de cette tendance. Selon les données de Google Trends, l’esthétique « old money » affiche aujourd’hui un léger déclin, tandis que l’intérêt pour le tailleur Chanel, lui, est en progression.
Sur le moteur de recherche, la requête « tweed suit » a augmenté de 70 % depuis le premier défilé de Matthieu Blazy pour Chanel, en octobre 2025. Idem pour la requête « Chanel style jacket » et « Chanel jacket price » (+70 % au cours des 5 derniers mois). Cette seconde requête démontre l’intérêt réel du consommateur pour la pièce et le désir de passer à l’achat. Elle est souvent associée à la recherche d’une « Chanel jackets vintage » (en hausse également) : le prix élevé du neuf faisant généralement basculer le consommateur vers le canal de la seconde main, mais n’explique pas à lui seul le choix de l’occasion. Au-delà de la tendance « Old money » et du coup de projecteur donné par Matthieu Blazy, l’intérêt généralisé de ces dernières années pour les archives de la mode et pour le vintage a aussi participé à la hausse de popularité de cette pièce historique qu’est la veste Chanel.
Le réseau parallèle des vestes vintage Chanel
Tami Kern est une spécialiste de la revente depuis 2015. Basée à Amsterdam, elle ne fait commerce que de vestes Chanel datées des années 1980 et 1990. Elle confie vendre environ 200 pièces par an et a conquis un groupe fixe d'acheteurs qui acquiert parfois plusieurs vestes par mois.
Pour vendre ses pièces d'exception, Tami avait pris l’habitude de réaliser un véritable travail d'éditorialisation, créant des images léchées, à la hauteur du statut iconique de l’article. Mais, ces derniers temps, elle rapporte avoir observé un changement dans la façon dont ses clients achètent : « L'année dernière, j'ai vu des gens qui voulaient juste avoir une photo de la veste sur moi avant de l'acheter. Pas besoin de photo spéciale. »
« Il faut beaucoup de temps pour créer une veste, mais aussi pour trouver celle que vous voulez. »
Pourtant, selon elle, acheter l’une de ses vestes prend du temps : « Vous pouvez la trouver demain ou dans huit ans. Cela exige de la patience. Il faut beaucoup de temps pour créer une veste, mais aussi pour trouver celle que vous voulez. C'est une quête et beaucoup de gens n'ont plus cette patience. »
Cette nouvelle façon de se procurer une veste Chanel, rapide et sans essayage, est aussi celle des utilisateurs de plateformes en ligne comme Vestiaire Collective, Resee, The RealReal et d’autres sites d’occasion. Ce réseau de vente s’est développé en parallèle du réseau officiel détenu par la maison Chanel et en dépit de sa volonté.
La griffe est aujourd’hui l’une des rares marques de mode à ne vendre ses collections de prêt-à-porter qu’au sein de ses magasins en propre et à ne pas disposer d’e-shop. « La boutique reste le cœur de l’expérience que nous souhaitons offrir à nos clients », explique dans un message whatsapp une conseillère Chanel. « Il est important pour nous que la découverte de nos collections et que le premier achat aient lieu dans ce contexte. »
Cette volonté de contrôle, le groupe Chanel est déterminé à la faire respecter et n’a pas hésité à déposer une plainte contre The RealReal en 2018. L’action visait à défendre « le principe selon lequel même des produits authentiques, vendus ou commercialisés dans de mauvaises conditions, peuvent menacer l'intégrité d'une marque de luxe », comme le rapporte le site The Fashion Law.
Plus précisément, le groupe de luxe accusait The Real Real de tenter d'induire les consommateurs en erreur en leur faisant croire que Chanel avait authentifié les articles d'occasion mis en vente sur la plateforme ou que la maison entretenait une affiliation avec celle-ci.
Bien entendu, la maison ne peut pas empêcher de manière générale la revente de la veste Chanel. Une règle fondamentale du Code de la propriété intellectuelle (CPI) indique que le « droit de la marque » s'arrête après la caisse. Autrement dit, la marque « épuise » son droit de contrôle sur la veste Chanel dès lors qu’elle encaisse l’argent du client et que la vente est clôturée. Si le client a acheté la veste en France, il pourra alors la revendre dans le même pays ou ailleurs en Europe.
Cette liberté juridique a généré un stock très dense de vestes Chanel mises en vente sur les circuits de seconde main à travers le monde. « On a toujours des pièces Chanel », affirme Pénélope Blanckaert au sujet des ventes aux enchères de Penelope’s. Et à l’heure où cet article est écrit, 4 433 « vestes Chanel » sont répertoriées sur le site de revente Vestiaire Collective. Pourtant, si la quantité est là, l'expérience de luxe, elle, s'étiole dans la froideur des interfaces numériques et la rapidité de transactions dématérialisées.
C’est là que le travail de Tami Kern prend tout son sens. Dans la lignée de l’esprit Chanel, Tami sait parfaitement l’importance que recèle le lieu d’achat. C’est grâce à lui que l’acheteur crée une connexion avec la pièce : « cela lui donne une certaine âme », affirme-t-elle.
On pourrait même avancer que la position de spécialiste comme Tami participe à l’aura de la veste Chanel car, dans un monde inondé de contrefaçons ultra-réalistes (les « superfakes »), les experts indépendants agissent comme un filtre de confiance. En outre, le soin apporté au travail de réparation des pièces et la connaissance de leur passé (par qui a-t-elle été détenue ? A-t-elle été portée pour une occasion spéciale, etc.) participent au statut d'icône de la veste. Car finalement, aujourd’hui, le luxe ne se trouve-t-il pas aussi dans la durée et dans l’histoire que les vêtements et accessoires vivent après leur première mise en vente ?