Manifestations du 17 octobre, Pierre Talamon (FNH) : « Il vaut mieux fermer sa boutique que de devoir la reconstruire »

Alors que la manifestation du samedi 17 octobre a entrainé de nombreux dégâts, FashionUnited a interviewé Pierre Talamon, président de la Fédération Nationale de l’Habillement (FNH), sur les conséquences économiques des dégradations pour les détaillants indépendants, les attentes envers le gouvernement et les mesures d’accompagnement envisagées.

Quel premier bilan dressez-vous de la situation de crise actuelle ?

Pierre Talamon : Les premiers chiffres évoquent la dégradation de 1500 commerces en France, tous secteurs confondus. Cela me semble en dessous de la vérité quand je vois qu'en partant de chez moi, vers la rue Étienne Marcel [à Paris, ndlr. ], je peux déjà dénombrer, sur 800 mètres, une trentaine de commerces vandalisés. Et vandalisés, ça signifie boutique détruite et stock vidé de A à Z.

Quels types de magasins sont visés ?

Rossignol, Van's, Timberland, plutôt les enseignes qui ont une valeur marchande à la revente. Mais aussi des multimarques. À l’heure où je vous parle [dimanche 18 octobre au soir], ils s’attaquent au BHV Marais.

A-t-on déjà une idée de l'impact économique sur les commerçants ?

À ce stade, c'est difficile à chiffrer, mais cela va être évidemment très lourd. Les commerçants concernés risquent de devoir recourir à l’activité partielle, voire de procéder à des licenciements.

Cela va coûter cher à la société. Des échéances fiscales et sociales ne vont pas pouvoir être payées. Il va falloir mettre en place des relations avec la banque, parce que ça va être très compliqué de payer les fournisseurs et les loyers, de faire face aux charges, etc.

Une chaîne économique solidaire doit se mettre en branle immédiate car le traitement des dossiers de sinistre et d’assurance prend du temps.

Dans quel état d'esprit se trouvent aujourd'hui les commerçants ?

Ils sortent groggys de cette expérience. C’est un coup de massue. J'ai vu des visages fermés, des mines blêmes, de la colère. Mais quand on est commerçant, on est forcément combatif.

Comment avez-vous accueilli les déclarations d'Emmanuel Macron ?

C'est une allocution classique. Sans surprise. Je pense qu'il aurait dû annoncer un couvre-feu parce que les exactions continuent et une nouvelle manifestation est prévue le 5 novembre.

Qu'attendez-vous du gouvernement face aux manifestations ?

Les gens ont évidemment le droit de manifester. C'est fondamental. Mais si les forces de l'ordre, les préfectures et le pouvoir public sont incapables d'extirper des groupes factieux de manifestations qui se veulent pacifiques, il vaudrait mieux les interdire.

L'article L. 211-10 du Code de la sécurité intérieure prévoit la responsabilité civile de l'État pour les dommages causés lors d'attroupements. La FNH va-t-elle engager des actions auprès des pouvoirs publics ?

Nous avons une réunion lundi matin à Bercy avec Serge Papin (ministre des Petites et Moyennes entreprises, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d’achat).

On fera notamment un point sur cette cellule de crise interministérielle, qui porte sur la sécurité des commerces.

Nous allons également demander d'accélérer la publication du décret d'application de la loi de finances 2026, qui prévoit un nouveau régime d'assurance pour les dommages causés par les émeutes. Reste à savoir si on peut le faire voter en urgence et si les pillages actuels vont rentrer dans le dispositif.

Les commerçants ont deux jours pour déclarer le sinistre. Nous souhaitons que le gouvernement intervienne auprès des assureurs pour raccourcir les délais d’indemnisation : cinq jours plutôt que trente jours, voire six mois. Il faut que les démarches soient simplifiées et adaptées à la situation de chaque commerçant.

Comment la FNH accompagne-t-elle ses adhérents dans leurs démarches auprès des assureurs ?

Nous avons une convention avec la Macif. Nous allons travailler ensemble : vérifier que les dommages causés par les émeutes soient parfaitement couverts car il faut distinguer les actes de vandalisme isolés, généralement pris en charge par les assureurs, des dégradations commises lors d’émeutes, qui ne sont pas toujours couvertes.

Dans ce cas, les commerçants peuvent être amenés à se tourner vers l’État pour obtenir une indemnisation. Nous allons agir pour faire remonter les dossiers le plus rapidemment possible.

Quel message adressez-vous aujourd'hui aux commerçants indépendants de l'habillement ?

Tant que le calme n’est pas revenu, je leur conseille de protéger leur marchandise et de fermer leur boutique. Cela va engendrer une perte d'exploitation, mais il vaut mieux qu'ils sauvent leur boutique plutôt que de se retrouver à devoir la reconstruire et à devoir reconstituer un stock.

Ces violences interviennent alors que les détaillants indépendants de l'habillement traversent déjà une période économique difficile. Craignez-vous que ces événements accélèrent les fermetures de boutiques et fragilisent davantage les centres-villes ?

Je pense qu'il y a beaucoup de bienveillance chez les gens. Quand ils sentent qu'une filière est en difficulté, ils aiment nous soutenir. Il faut rester optimiste.

Ce que je redoute, c'est qu’à un moment donné, ils se fassent justice eux-mêmes et qu'il y ait un dérapage grave, autant du côté de la police que de celui des casseurs.


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