Textile : l’Inde veut-elle faire du Bangladesh le prolongement de sa base industrielle ?

Business
Lane No. 3, Dhaka 1205, Bangladesh, Dhaka Credits: Masba Molla, Unsplash
Scroll down to read more

Les diplomates parlent de droits de douane et de fluidité transfrontalière. Les industriels du textile regardent, eux, ce que ces barrières changent réellement dans leurs coûts, leurs débouchés et leurs choix de production.

En dépêchant à Dhaka une délégation menée par la Confederation of Indian Industry, New Delhi ne vient pas seulement discuter de l'accès au marché de son voisin. Derrière le déficit commercial qui oppose les deux pays, c'est aussi une certaine idée de la place du Bangladesh dans l'industrie régionale qui se discute aujourd'hui à Dhaka.

Pour un pays dont la puissance exportatrice repose largement sur l'habillement, la question n'est plus seulement de produire à moindre coût et de jouer la carte de la compétitivité salariale. Il faut encore pouvoir accéder aux marchés, faire circuler les marchandises et attirer les capitaux capables de maintenir l'outil industriel en mouvement.

Emmenée par Chandrajit Banerjee, la délégation de 18 dirigeants de la Confederation of Indian Industry est à Dhaka jusqu'au 19 août. Elle doit rencontrer des représentants du gouvernement et de la FBCCI, alors que les relations commerciales entre les deux pays se sont récemment tendues.

Les discussions portent notamment sur les conditions d'accès au marché indien pour les produits bangladais, mais aussi sur les investissements et les possibilités de coopération industrielle. D'après Fibre2Fashion, Dhaka souhaite notamment obtenir la levée de barrières tarifaires et non tarifaires qui affectent certaines de ses exportations vers l'Inde, parmi lesquelles des produits en jute, du peroxyde d'hydrogène, mais aussi des vêtements et produits d'habillement expédiés par voie terrestre.

Le contexte commercial s'est effectivement durci. New Delhi a récemment instauré des droits antidumping et d'autres restrictions sur plusieurs produits bangladais. Pour une industrie aussi dépendante de ses exportations que celle du Bangladesh, ces mesures ne sont pas neutres.

Mais le sujet de cette visite ne se limite pas, de toute évidence, aux droits de douane.

Un commerce largement à l'avantage de l'Inde

Les chiffres donnent immédiatement la mesure du rapport de force. Au cours de l'exercice 2025-2026, les échanges entre les deux pays ont atteint environ 12,36 milliards de dollars. L'Inde en a exporté pour 10,56 milliards de dollars vers le Bangladesh, contre seulement 1,78 milliard de dollars dans l'autre sens, selon les données citées par Fibre2Fashion et la Haute Commission de l'Inde à Dhaka.

Le déficit commercial bangladais avec son voisin dépasse donc les 8,7 milliards de dollars. Le déséquilibre ne date pas d’hier. En 2023-2024, les exportations indiennes vers le Bangladesh atteignaient déjà 9,15 milliards de dollars, contre 1,56 milliard pour les exportations bangladaises vers l'Inde.

Dans ce contexte, la demande de Dhaka est assez lisible. Il s'agit d'obtenir davantage d'accès au marché indien pour ses propres produits, alors que le marché indien constitue déjà un débouché majeur pour les entreprises indiennes.

Mais Dhaka cherche parallèlement à attirer davantage de capitaux indiens. C'est là que la discussion devient plus intéressante pour le textile et l'industrie manufacturière.

Faire du Bangladesh une base industrielle pour les entreprises indiennes

Md Fazlul Hoque, administrateur de la FBCCI et ancien dirigeant de la Bangladesh Knitwear Manufacturers and Exporters Association, a défendu pendant la visite l'idée d'une implantation renforcée des entreprises indiennes au Bangladesh. Son raisonnement étant que des groupes indiens pourraient produire sur place pour servir le marché bangladais, mais aussi utiliser le pays comme base d'exportation vers d'autres marchés.

L'investissement étranger pourrait, d’une part, apporter des capitaux et des capacités industrielles, tandis que de l’autre, la présence de groupes indiens pourrait contribuer à élargir les débouchés et les connexions industrielles du pays.

Pour les entreprises indiennes, le calcul est toutefois différent. Le Bangladesh dispose déjà d'un appareil industriel très développé dans l'habillement, d'une main-d'œuvre spécialisée et d'une infrastructure tournée vers l'exportation.

La frontière entre les deux industries pourrait ainsi devenir moins nette.

L'Inde possède une industrie textile beaucoup plus intégrée, avec des capacités dans les fibres, les fils, les tissus, les machines et la chimie. Le Bangladesh est beaucoup plus spécialisé dans la confection et l'exportation de vêtements. Une coopération plus étroite permettrait théoriquement de rapprocher ces deux maillons plutôt que de les opposer.

Le problème du Bangladesh n'est pas seulement son coût de production

C'est aussi pour cette raison que parler d'une simple perte de compétitivité du Bangladesh serait masquer la réalité des arbitrages en cours. Le pays reste l'une des grandes plateformes mondiales de confection. Son problème est plutôt celui de la valeur qu'il parvient à conserver dans une chaîne de production mondialisée qui devient plus coûteuse et plus fragmentée.

Le coût salarial n'est qu'une partie de l'équation. Les droits de douane, les délais de transport, les coûts énergétiques, les infrastructures, les conditions d'accès aux marchés et la disponibilité des matières premières entrent désormais dans le calcul des donneurs d'ordre.

Une usine peut rester compétitive sur son coût de fabrication et perdre une partie de son avantage lorsque le produit arrive à la frontière. C'est précisément ce qui donne du poids aux discussions actuelles avec l'Inde. Pour Dhaka, obtenir de meilleures conditions commerciales ne revient pas seulement à vendre quelques vêtements supplémentaires à son voisin. Il s'agit de préserver la rentabilité d'une partie de son appareil productif et, surtout, son attractivité auprès des investisseurs.

L'Inde peut devenir un investisseur autant qu'un concurrent

La présence de la délégation de la CII est d'ailleurs révélatrice du caractère plus large de la discussion. Elle réunit des entreprises issues de l'industrie manufacturière, de l'énergie, de l'ingénierie, de la pharmacie et de la santé, parmi lesquelles Arvind, Godrej Industries, Mahindra Group, Larsen & Toubro, Forbes Marshall, Indian Oil ou Apollo Hospitals.

Le textile n'est donc pas l'unique sujet. Mais il constitue un cas particulièrement intéressant d'une relation qui pourrait évoluer d'une logique de fournisseurs et de clients vers une logique d'investissements croisés et de chaînes de valeur régionales.

L'Inde est aujourd'hui le huitième investisseur étranger au Bangladesh, avec environ 887,8 millions de dollars investis entre 2001 et mars 2025, selon les chiffres cités par Fibre2Fashion. Le montant reste modeste au regard des flux commerciaux, mais c'est précisément ce décalage qui laisse une marge de progression.

Pour Dhaka, attirer davantage de capitaux indiens permettrait de réduire quelque peu cette asymétrie. Pour les groupes indiens, le Bangladesh offre une implantation industrielle déjà structurée dans un secteur où le pays possède une expérience exportatrice considérable.

Ce que les acheteurs occidentaux doivent regarder

Pour les marques européennes et américaines, l'intérêt du dossier se situe un cran plus loin. Le Bangladesh reste une pièce importante du sourcing mondial, mais les arbitrages des acheteurs ne portent plus uniquement sur le prix sortie usine. Les droits de douane américains, les tensions commerciales, les nouvelles exigences européennes et la nécessité de sécuriser les approvisionnements rendent le coût d'une chaîne logistique beaucoup plus complexe à calculer.

Dans ce nouvel environnement, la proximité entre l'Inde et le Bangladesh devient un avantage industriel en soi. New Delhi apporte matières premières, machines et capitaux, tandis que Dhaka apporte son expertise de confection. À terme, les deux pays constituent également des débouchés naturels pour la production régionale.

Ce modèle ne signifie pas que les donneurs d'ordre vont soudainement déplacer leur production de la Chine, du Vietnam ou du Bangladesh vers l'Inde. Il suggère plutôt une évolution plus progressive, celle d'une chaîne asiatique moins cloisonnée entre pays producteurs.

Le véritable enjeu se situe dans les flux de capitaux

La demande bangladaise de suppression des barrières commerciales est donc une partie seulement de l'équation. Le sujet de fond est de savoir si l'Inde et le Bangladesh peuvent transformer une relation commerciale très déséquilibrée en relation industrielle plus intégrée.

Pour Dhaka, l'intérêt est évident. Plus d'investissements, davantage de valeur ajoutée locale et un accès plus fluide au marché indien permettraient de renforcer une industrie qui reste essentielle à ses exportations. Pour New Delhi, l'intérêt serait de disposer d'un voisin industriel avec lequel les entreprises indiennes peuvent construire des chaînes de production régionales, tout en ouvrant de nouveaux débouchés à leurs propres capitaux et technologies.

La question du sourcing se déplace ainsi progressivement. Le choix d'un pays de production ne dépend plus seulement de son coût unitaire. Il dépend aussi de la qualité de ses connexions commerciales, de sa capacité à attirer des capitaux et de la facilité avec laquelle une entreprise peut faire circuler marchandises, matières premières et valeur ajoutée autour de lui.

C'est ce qui donne à la réunion de trois jours de Dhaka une portée qui dépasse les seules relations commerciales entre deux voisins. Pour le Bangladesh, l'enjeu est moins de devenir moins cher que de rester suffisamment intéressant pour que les industriels aient encore envie d'y investir. Et pour l'Inde, de décider si son voisin doit rester principalement un marché déficitaire ou devenir davantage une extension de sa propre base industrielle.

C'est cette deuxième option que la délégation de la CII est précisément venue tester.

Bangladesh
Commerce
Droits de douane
Inde