Tendance mode hiver 2026 : corsets et crinolines, le XVIIIe siècle s’impose comme levier de valeur
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Les collections automne-hiver 2026/2027, présentées lors de la Fashion Week Paris mars 2026, révèlent une dynamique commune : la réactivation de codes hérités du XVIIIᵉ siècle. S'ils sont une référence stylistique pérenne, ils offrent également une réponse aux enjeux actuels du secteur de la mode haut de gamme.
Trois expositions (Palais Galliera, musée des Arts décoratifs, musée Cognac-Jay) et plusieurs modèles automne/hiver 2026-2027, qui ont défilé pendant la Fashion Week Paris mars 2026, invitent à penser que le XVIIIe siècle, au-delà d’être un siècle inspirationnel sur le plan stylistique, est un levier stratégique.
Fashionunited met en lumière cette nouvelle tendance à travers les exemples puisés dans le luxe (Dior, Louis Vuitton, Nina Ricci, Saint Laurent), les marques indépendantes (Cecilie Bahnsen, Stella Mc Cartney, AlainPaul) et les créateurs émergents (Henri Maheu, r.le).
Palais Galliera : le XVIIIᵉ siècle ou l’utopie des apparences
Le parcours de l’exposition « La mode au XVIIIᵉ siècle. Un héritage fantasmé (jusqu’au 12 juillet 2026) montre ce qu’était la mode au XVIIIᵉ siècle. Il débute sur les tenues originelles : tailles marquées par des corsets (celui ayant vraisemblablement appartenu à Marie-Antoinette est exposé) ; qualité des étoffes (dentelles, brocarts, jacquard, passementeries) ; volumes latéraux (crinoline) ; roses clairs et motifs floraux.
Puis il évolue sur les différentes interprétations que les créateurs de mode en ont faites, du XIXᵉ siècle à nos jours, montrant, par là même, comment ce style a été dévoyé à chaque époque de l’histoire, tel un paradis perdu.
Réactivation du XVIIIᵉ siècle : entre différenciation, image et valeur de marque
Après plusieurs saisons dominées par le minimalisme et le quiet luxury, certaines marques semblent vouloir réinscrire le vêtement dans une logique de distinction sociale.
Telle une réponse à la saturation esthétique du marché, ces silhouettes produisent un impact visuel immédiat et participent à une économie de l’image, à l’heure où les réseaux sociaux accélèrent en permanence la formation et l’obsolescence des tendances.
Par ailleurs, le recours à des constructions élaborées réaffirme la valeur du savoir-faire cher au monde du luxe et du haut de gamme.
Enfin, la complexification des silhouettes est peut-être à même de rendre la copie plus difficile dans un contexte de concurrence accrue.
Ainsi, les figures du style XVIIIᵉ, repérées dans les collections automne-hiver 2026/2027, ne sont pas un retour à l’identique mais une façon de répondre aux enjeux contemporains du secteur de la mode : différenciation, désirabilité, image et montée en gamme. Les références historiques apportent une légitimité culturelle et soutiennent des stratégies premium.
Les interprétations sont multiples selon les maisons. Certaines en proposent une lecture spectaculaire, d’autres plus structurelle ou intime. Plutôt qu’un retour littéral, les collections proposent une relecture de ces codes.
Cecilie Bahnsen : une réinterprétation contemporaine des volumes
Pour sa collection automne-hiver 2026/2027, Cecilie Bahnsen établit un contraste marqué entre un buste contraint – structuré par des systèmes de laçage ou de sangles visibles – et une jupe, maintenue par des superpositions de tulle et d’organza, développant des expansions latérales, à la manière des paniers et des crinolines.
Les dentelles florales, les transparences et les bords découpés renforcent l’évocation du XVIIIᵉ siècle, tandis que l’association de pièces streetwear et l’intégration d’éléments techniques, issus du sportswear, viennent transposer ces références historiques dans un vestiaire moderne.
Dior : le luxe, instrument de représentation sociale
En choisissant de défiler au Jardin des Tuileries, espace historiquement lié à la promenade et à la représentation sociale, Jonathan Anderson fait revivre l’héritage du vêtement comme argument de distinction, soumis aux jeux de regard et de mises en scène.
Cette approche se traduit par des silhouettes structurées, marquées par des tailles cintrées et des basques évasées. Les étoffes jacquard à motifs floraux, proches des textiles d’ameublement, renforcent cette référence à un imaginaire décoratif hérité des XVIIe et XVIIIe siècles.
Louis Vuitton : quand l’héritage artisanal rencontre la technologie
Nicolas Ghesquière pour Louis Vuitton inscrit la collection automne-hiver 2026/2027 dans une réflexion plus large.
En évoquant un « nouveau folklore », il interroge la manière dont les vêtements, à l’instar des costumes traditionnels, portent en eux des récits collectifs et des formes d’appartenance. Cette approche fait écho aux usages vestimentaires des siècles passés, où le vêtement participait à identifier les classes sociales.
Ici, technologie et artisanat fusionnent pour entrer dans l'ère de l’excellence, chère au groupe auquel la maison appartient (LVMH).
Henri Maheu et Stella Mc Cartney : de la robe Watteau à la libération de la silhouette féminine
Nouveau venu sur la scène mode, Henri Maheu conçoit le vêtement comme une archive recomposée, où des pièces trouvées et réinterprétées se rencontrent.
Ses volumes fluides évoquent, par leur chute et leur liberté de mouvement, la logique des robes à la française – nommées robe Watteau, au XIXᵉ siècle grâce aux peintures de Watteau – dont le dos est composé d’une double série de plis plats.
À l’inverse, Stella McCartney ne convoque pas directement le XVIIIᵉ siècle mais offre sa propre vision avec une robe frangée, qui élargit des hanches en s’écartant du corps – façon panier – mais libère le mouvement, à rebours des constructions rigides de cette période.
Par ailleurs, à travers l’usage de dentelles Chantilly, elle fait écho, de manière indirecte, à une forme d’esthétisation du vêtement intime qui se développe au XVIIIᵉ siècle.
r.le : le temps de l’innocence
De lingerie, il en est question dans la collection de r.le, marque chinoise lancée dans l’aventure de la Fashion Week Paris. La présence de robes de chambre, corsets, sous-vêtements apparents, encolures froncées, liens et volumes souples transforme un héritage historique en langage actuel, entre innocence, jeux enfantins (la collection est inspirée de l’enfance) et construction identitaire.
Organisé dans l’ancien appartement de Françoise Sagan, le décor du défilé de r.le entre en plein dans ce fantasme d’un XVIIIᵉ siècle où la légèreté de l’être et la nonchalance sont de mise. Un temps suspendu pour lequel Marie-Antoinette, figure controversée de son vivant, s’est progressivement imposée comme une référence stylistique durable, notamment auprès des marchés asiatiques.
Nina Ricci : des silhouettes théâtrales et mémorables
Harris Reed pour Nina Ricci propose sans doute la lecture la plus explicite de cette résurgence des codes du XVIIIᵉ siècle. Dans un marché saturé de minimalisme et de quiet luxury, le créateur opte pour une narration visible, presque théâtrale, mais ancrée dans le réel.
Corsets structurés, crinolines apparentes, jacquards floraux et palettes sucrées évoquent les silhouettes de la cour de Marie-Antoinette, mais coexistent avec des pulls oversize, des bottes utilitaires ou des imprimés léopard.
Une manière de capter l’attention tout en satisfaisant une demande : celle d’un luxe capable de conjuguer fantasme et fonctionnalité.
À noter que Harris Reed a interrompu sa collaboration avec Nina Ricci pour se consacrer à sa marque personnelle.
Saint Laurent : quand la dentelle habille le corps
Anthony Vaccarello pour Saint Laurent ne s’inspire pas du XVIIIᵉ siècle. Néanmoins, certaines silhouettes, notamment ces robes en dentelle noire aux hanches élargies, évoquent toutefois les volumes latéraux des paniers. La dentelle, souvent associée à l’ornement, est traitée de manière technique.
AlainPaul, invité à puiser dans les archives du XVIIIᵉ siècle
Enfin, comme expliqué dans un précédent article, AlainPaul a été invité par le musée des Arts décoratifs (MAD) à revisiter « Une journée au XVIIIᵉ siècle, chronique d’un hôtel particulier », une exposition immersive qui reconstitue une journée dans une demeure aristocratique parisienne vers 1780 (jusqu’au 5 juillet 2026).
La collection automne-hiver 2026/2027 d’AlainPaul part d’une étude des archives vestimentaires du XVIIIᵉ siècle conservées au MAD. Ainsi, les paniers du XVIIIᵉ siècle sont réinterprétés dans des robes et jupes fluides.
Les codes décoratifs du XVIIIᵉ siècle – rubans, nœuds, motifs floraux ou tissus de tapisserie – sont également réinterprétés, notamment à travers des impressions en relief et des broderies inspirées des étoffes anciennes. Le « corps à baleine », ancêtre du corset, est revisité en maille technique afin d’en préserver la structure tout en introduisant flexibilité et mobilité.