Nomination de Charlotte Fournet et Krizia Cucurachi : que cherche Kering à construire dans la joaillerie ?

Kering Jewelry affine sa gouvernance chez Pomellato et DoDo. Derrière ces promotions internes se structure une organisation dédiée à la croissance sur mesure de ses quatre Maisons.
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A gauche: Charlotte Fournet, Pomellato. A droite: Krizia Cucurachi, DoDo Credits: Pierre Debusschere et Agostino Osio
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Kering n’aura pas attendu longtemps pour donner un visage à sa nouvelle organisation joaillière.

Quelques mois après avoir créé Kering Jewelry, le groupe nomme Charlotte Fournet à la direction générale de Pomellato et Krizia Cucurachi à celle de DoDo. Les deux dirigeantes prendront leurs fonctions le 15 septembre et seront directement rattachées à Jean-Marc Duplaix, directeur des opérations de Kering et désormais CEO de Kering Jewelry.

Ces nominations prolongent la réorganisation engagée au printemps. En mars, Kering avait regroupé Boucheron, Pomellato, DoDo et Qeelin au sein d’une même entité dirigée par Jean-Marc Duplaix. Le groupe y a également intégré ses capacités industrielles, notamment Raselli Franco Group, appelé à jouer un rôle central. Les directeurs généraux des quatre Maisons doivent désormais reporter à cette structure. Six mois plus tard, Kering commence donc à installer les profils chargés de faire vivre cette nouvelle organisation.

Le contexte financier donne une résonance particulière à cette réorganisation. Au premier semestre 2026, Kering Jewelry a réalisé 521 millions d’euros de chiffre d’affaires, en progression de 14 % en données publiées et de 20 % en comparable. Les ventes du réseau en propre ont bondi de 28 %. La marge opérationnelle courante atteint 6,2 %, contre 3,5 % un an plus tôt.

Pendant que le groupe cherche encore à redresser plusieurs de ses grandes Maisons de mode, la joaillerie affiche une dynamique nettement plus favorable. Kering lui donne désormais les moyens organisationnels de poursuivre cette croissance.

Pomellato, capter le haut de gamme sans sacrifier l'audace milanaise

Charlotte Fournet arrive chez Pomellato avec un parcours qui explique largement sa nomination. Après avoir rejoint Saint Laurent en 2014, elle passe chez Gucci en 2019 puis Bottega Veneta en 2020. Elle occupait jusqu’ici le poste de directrice du merchandising des collections chez Bottega Veneta, où elle pilotait la stratégie de merchandising sur l’ensemble des catégories. Son expérience couvre la maroquinerie, la chaussure, le prêt-à-porter, la joaillerie, les accessoires et l’art de vivre.

Son profil place clairement le produit et sa performance commerciale au centre de sa mission. Kering lui demande de renforcer l’image de la Maison, d’améliorer la performance du réseau de boutiques et de poursuivre une expansion maîtrisée de la distribution.

Pomellato dispose déjà d’une bonne dynamique. Au premier semestre, la Maison a continué à progresser, portée notamment par le Japon, l’Amérique du Nord et le succès de ses collections clés. Au deuxième trimestre, Kering Jewelry affichait encore une croissance de 18 % en comparable.

Fournet n’arrive donc pas pour reconstruire Pomellato. Elle prend les commandes d’une Maison qui fonctionne déjà et dont Kering souhaite accélérer le développement. La difficulté sera de trouver le bon rythme. Pomellato s’est construit une identité très reconnaissable dans la joaillerie contemporaine, avec son esthétique milanaise, ses couleurs et son rapport particulier au design. Le groupe veut davantage de croissance, mais ne peut pas prendre le risque de banaliser ce qui fait la valeur de la Maison.

C’est aussi là que l’expérience de Fournet dans plusieurs catégories du luxe peut devenir utile. Elle connaît les arbitrages entre création, assortiment, merchandising et performance commerciale, autrement dit tout ce qui transforme une collection désirable en activité rentable.

DoDo, industrialiser le gifting sans dissoudre l'affectif

Le choix de Krizia Cucurachi raconte une autre histoire. Elle connaît déjà DoDo. Arrivée dans la Maison en 2024 comme directrice internationale du produit et de la marque, elle supervisait le produit, l’image, la communication, les événements, l’identité visuelle des boutiques et les relations avec les médias. Avant cela, elle avait passé plus de dix ans chez Swarovski, où elle avait occupé plusieurs fonctions de direction et participé à la transformation et à la croissance de la marque.

Kering lui confie une mission différente de celle de Charlotte Fournet. Il s’agit de développer DoDo, de consolider son positionnement dans le gifting jewelry, de renforcer le lien avec ses clients et de conforter son leadership en Italie, tout en poursuivant son développement sur certains marchés internationaux.

DoDo occupe une place singulière dans le portefeuille joaillier de Kering. La Maison n’est ni Boucheron, avec son positionnement haute joaillerie et son patrimoine parisien, ni Pomellato, dont le territoire repose sur le design milanais contemporain. Elle joue davantage sur le bijou cadeau, l’attachement affectif au produit et une relation plus quotidienne avec la clientèle.

La croissance internationale devra donc préserver cette proximité. Le choix d’une dirigeante déjà installée dans la Maison permet à Kering de miser sur une connaissance fine du produit et de ses clients plutôt que sur une rupture managériale.

Quatre Maisons, quatre marchés, une même organisation

Kering Jewelry réunit quatre Maisons dont les trajectoires ne sont ni identiques ni interchangeables. Boucheron, Pomellato, DoDo et Qeelin n’ont pas la même histoire, le même positionnement, ni les mêmes géographies prioritaires.

Boucheron tire aujourd’hui la croissance du portefeuille joaillier de Kering. La Maison a encore atteint des niveaux records au deuxième trimestre, soutenue notamment par le Japon et l’Asie-Pacifique et par le lancement de Quatre XS.

Qeelin joue un autre rôle. La Maison poursuit sa croissance, avec une exposition particulièrement forte à l’Asie-Pacifique. Au premier trimestre, Kering signalait déjà une solide performance portée par cette région.

DoDo, elle, a connu un deuxième trimestre plus difficile après une base de comparaison élevée. Pomellato continue pour sa part de bénéficier d’une bonne dynamique au Japon et en Amérique du Nord.

Cette diversité est précisément ce qui rend la nouvelle organisation intéressante. Kering peut mutualiser certaines compétences et certaines infrastructures sans demander aux quatre Maisons de suivre la même recette commerciale. Chacune conserve son positionnement, ses marchés prioritaires et sa manière de travailler, tandis que certaines fonctions sont rapprochées au niveau du groupe.

Le hard luxury, nouvel amortisseur de crise

La création de Kering Jewelry intervient alors que la joaillerie affiche une dynamique nettement supérieure à celle de plusieurs autres activités du groupe. Au premier trimestre 2026, le chiffre d’affaires de Kering Jewelry avait atteint un niveau record de 269 millions d’euros, en hausse de 22 % en comparable. Les ventes dans le réseau directement exploité avaient progressé de 28 %. Boucheron affichait alors la plus forte croissance de l’ensemble du groupe.

Au deuxième trimestre, la dynamique s’est poursuivie avec 252 millions d’euros de chiffre d’affaires et une progression de 18 % en comparable. Sur six mois, Kering Jewelry affiche donc une croissance de 20 %, quand le chiffre d’affaires total du groupe n’augmente que de 1 % en comparable.

L’écart commence à compter dans un groupe qui cherche encore à relancer plusieurs de ses principales activités. Kering sort en effet d’une période de transformation lourde. Gucci reste en baisse de 5 % en comparable au premier semestre, malgré une amélioration séquentielle, tandis que le segment Fashion & Leather Goods recule encore de 1 %.

Dans ce contexte, la joaillerie offre au groupe une activité en croissance, avec des positions fortes en Asie, au Japon et en Amérique du Nord. La croissance ne règle cependant pas tout. La marge opérationnelle de Kering Jewelry n’est encore que de 6,2 % au premier semestre. Elle a certes gagné 2,7 points sur un an, mais reste très inférieure à celle de Kering Eyewear, qui atteint 23 %.

Derrière les marques, Kering reprend la main sur l’industrie

C’est une partie moins visible de la nouvelle organisation, mais elle compte dans la stratégie du groupe. En créant Kering Jewelry, Kering n’a pas seulement rapproché quatre marques. Il y a également placé ses capacités industrielles, avec Raselli Franco Group en cours d’intégration. Le groupe présente cette opération comme un moyen de renforcer son savoir-faire, ses technologies et son intégration verticale dans la joaillerie.

Plus les Maisons grandissent, plus la capacité à produire davantage tout en préservant les savoir-faire devient importante. Kering peut ainsi agir sur deux fronts. Les Maisons développent leur image, leurs collections et leur distribution ; le groupe renforce parallèlement les capacités industrielles qui doivent leur permettre d'accompagner cette croissance.

L’intérêt de cette organisation apparaît particulièrement bien dans les trajectoires des quatre marques. Boucheron peut continuer à accélérer, Pomellato étendre sa distribution, DoDo développer sa présence internationale et Qeelin poursuivre son expansion en Asie. Derrière ces stratégies différentes, Kering dispose désormais d’une base industrielle commune plus importante.

Une nouvelle génération de dirigeants, mais surtout une nouvelle méthode

Le choix des deux nouvelles dirigeantes donne aussi une indication sur la manière dont Kering entend désormais piloter ses Maisons.

Charlotte Fournet a construit sa carrière au sein de plusieurs marques du groupe. Krizia Cucurachi connaît déjà DoDo et possède une longue expérience de la transformation de marque chez Swarovski. Kering souligne lui-même sa volonté de « faire émerger en interne une nouvelle génération de dirigeants ».

Après plusieurs années de réorganisation, le groupe semble chercher des profils capables de rester proches du produit tout en prenant en charge des organisations plus importantes. L’idée n’est plus seulement de placer une nouvelle direction à la tête d’une Maison, mais de faire fonctionner un ensemble où certaines ressources, certaines expertises et certaines capacités industrielles sont partagées.

La joaillerie devient ainsi l’un des premiers endroits où cette nouvelle organisation peut montrer ce qu’elle vaut. Kering conserve les identités de ses Maisons, rapproche certaines fonctions et renforce son outil industriel. Il confie parallèlement les marques à des dirigeants qui connaissent déjà le groupe ou leur environnement.

Changer d'échelle sans éteindre les identités de marque

C’est là que se situe la principale difficulté de Kering Jewelry. Le groupe veut profiter de la dynamique actuelle de la joaillerie pour donner davantage d’ampleur à quatre marques dont la valeur repose justement sur leurs différences.

Boucheron n’a pas besoin de devenir Pomellato. Pomellato ne gagnerait rien à adopter les codes de DoDo. Qeelin doit continuer à parler à une clientèle asiatique avec ses propres références culturelles. La plateforme commune n’a donc de sens que si elle reste suffisamment discrète derrière les marques.

Les nominations de Charlotte Fournet et Krizia Cucurachi constituent une première réponse à cette organisation. Deux profils différents, deux missions différentes, mais une même ligne hiérarchique.

La joaillerie a prouvé qu'elle savait vendre ; Jean-Marc Duplaix doit maintenant prouver qu'elle sait rapporter. À 6,2 % de marge opérationnelle, la division reste loin des standards du secteur. Or, Kering n'a plus le temps de tergiverser. Face au passage à vide de sa mode, le groupe abat sa carte joaillière et impose une gestion intégrée. Si Fournet et Cucurachi parviennent à accélérer les cadences sans dénaturer le produit, Kering aura enfin trouvé son second pilier.

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