Brookfield Asset Management : quand le « Warren Buffett canadien » s’impose comme le nouveau maître du BHV Marais
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L’emblématique Bazar de l’Hôtel de Ville, ses 45 000 mètres carrés et sa rotonde vitrée face à la mairie de Paris ont officiellement changé de propriétaire immobilier le 28 janvier 2026. Pour un montant estimé à près de 300 millions d’euros, Brookfield Asset Management a racheté les murs du grand magasin au groupe Galeries Lafayette. Derrière cette transaction patrimoniale se dessine une réalité bien plus stratégique, révélatrice de la manière dont certains fonds redessinent les équilibres du commerce et de l’immobilier urbain.
Si Frédéric Merlin, via le groupe SGM, demeure exploitant du fonds de commerce, l’arrivée de Brookfield au capital immobilier du BHV relève d’une logique d’allocation d’actifs caractéristique du groupe canadien. Elle consiste à intégrer un actif immobilier emblématique dans un portefeuille mêlant infrastructures, immobilier prime et participations dans le commerce en ligne.
Bruce Flatt, architecte d’un empire à l’échelle du trillion
À la tête de Brookfield depuis 2002, Bruce Flatt incarne cette stratégie de long terme. Surnommé le « Warren Buffett canadien », il a transformé une holding héritée du XIXᵉ siècle en un leader mondial gérant près de 1 000 milliards de dollars d’actifs. Selon le rapport aux investisseurs publié en novembre 2025, Brookfield revendique plus de 125 ans d’expérience en tant qu’opérateur et propriétaire d’actifs réels.
La philosophie de Bruce Flatt repose sur l’acquisition d’actifs indispensables au fonctionnement de l’économie mondiale — énergie, réseaux de transport, centres de données ou immobilier premium — lorsque les marchés publics les sous-évaluent. Loin de rechercher des rendements spectaculaires à court terme, Brookfield privilégie une performance régulière et durable. Une approche assumée par Flatt lui-même, notamment lors du podcast The Knowledge Project, où il explique que la création de valeur se mesure sur plusieurs décennies. Sur ce terrain, les chiffres parlent pour lui, avec un rendement annualisé d’environ 19 % sur trente ans.
Le BHV, point de convergence entre immobilier et e-commerce
L’acquisition du BHV met en lumière une convergence inédite entre commerce physique et plateformes numériques. Brookfield se retrouve au croisement de plusieurs intérêts qui, pris ensemble, dessinent un schéma cohérent. Le fonds détient depuis 2022 une participation dans Shein, le géant asiatique de l’ultra-fast fashion, un investissement jugé prioritaire dans ses documents financiers de l’époque.
En novembre 2024, sous l’impulsion de Frédéric Merlin, un espace Shein de près de 1 000 mètres carrés avait été installé au dernier étage du BHV. Cette initiative avait déclenché une vive controverse politique et conduit au retrait de la Banque des Territoires du projet. Quelques mois plus tard, Brookfield rachetait les murs du grand magasin. En devenant à la fois investisseur de la plateforme d’e-commerce et propriétaire du lieu qui l’accueille, le fonds canadien occupe désormais une position singulière, à la frontière entre immobilier, distribution et commerce numérique.
Une plateforme financière bien plus large que l’immobilier
Réduire Brookfield à un simple propriétaire immobilier serait une erreur d’analyse. Le groupe a structuré sa puissance autour de plusieurs pôles complémentaires. L’immobilier représente environ 272 milliards de dollars d’actifs sous gestion, avec un positionnement assumé sur le quartile supérieur du marché mondial et des stratégies affichant des rendements nets proches de 15 %.
À cela s’ajoutent près de 242 milliards de dollars investis dans les infrastructures, qu’il s’agisse de centres de données, de réseaux de fibre optique ou d’actifs logistiques, autant de briques essentielles de l’économie numérique. Brookfield est également l’un des acteurs majeurs mondiaux des énergies renouvelables, avec environ 137 milliards de dollars d’actifs et une présence massive dans le solaire et l’éolien. Le private equity et le crédit complètent cet ensemble, permettant au groupe de structurer des opérations complexes, souvent hors du champ des marchés cotés.
Pourquoi Brookfield pèse autant dans l’économie mondiale
La montée en puissance de Brookfield s’inscrit dans un mouvement de fond. Les grands investisseurs institutionnels, fonds de pension et assureurs notamment, se détournent progressivement des marchés boursiers traditionnels au profit d’actifs alternatifs jugés plus prévisibles et plus résilients. Brookfield s’est imposé comme l’un des principaux réceptacles de ces flux. Le groupe anticipe d’ailleurs une croissance annuelle de ses bénéfices proche de 20 % sur les cinq prochaines années.
Sa gestion du risque constitue l’une de ses signatures. Chaque investissement est structuré avec un financement non-recours cantonné au niveau de l’actif, sans engagement de la maison mère. Si cette pratique est un standard éprouvé dans l'univers du private equity et de l'immobilier commercial, Brookfield affirme se distinguer par la rigueur minutieuse de son application, en faisant un pilier central de sa culture de « protection contre la baisse » (downside protection).
Cette architecture crée des pare-feu naturels. Comme l’explique Bruce Flatt, un échec reste ainsi circonscrit à un périmètre donné, permettant au fonds de s'éloigner d'un investissement défaillant sans jamais fragiliser l’ensemble de l’édifice. Cette approche disciplinée permet à Brookfield de manipuler des niveaux d'endettement massifs tout en conservant une notation de crédit de haute qualité (notée A/A- par Fitch et S&P). Selon son dernier rapport d'investisseur de novembre 2025, le groupe a d'ailleurs profité de cette solidité pour émettre 750 millions de dollars de nouvelles obligations à 30 ans au troisième trimestre 2025.
Le BHV, un actif plus qu’un symbole
Pour le BHV, l’arrivée de Brookfield s’accompagne de promesses de réhabilitation et de modernisation du bâtiment. Mais au-delà de ces annonces, l’opération marque surtout l’intégration d’un grand magasin historique parisien dans la logique d’un acteur de la finance globale. Le BHV devient moins un simple lieu de commerce qu’un actif stratégique inscrit dans une vision mondiale, où immobilier, flux commerciaux et plateformes numériques se répondent.
À ce stade, le « nouveau chapitre » du BHV semble moins relever d’un renouveau patrimonial que d’une recomposition de sa stratégie. Une page qui s’écrit désormais à l’encre canadienne, sous la houlette d’un fonds habitué à penser la ville, le commerce et l’économie à l’échelle du long terme.