IFCO Istanbul, août 2026 : de la puissance industrielle à la valorisation des marques turques
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Invité à venir découvrir la dixième édition du salon IFCO (Istanbul Fashion Connection), qui se tenait du 19 au 21 août 2026, à l’Istanbul Expo Center, FashionUnited a voulu voir comment le salon avait évolué. Au-delà de la puissance manufacturière et de la compétitivité de la Turquie, quelle place le salon accorde-t-il désormais aux marques, à la création et aux nouvelles exigences du marché européen ?
Pour cette dixième édition, plus de 300 exposants occupaient 35 000 mètres carrés. Les organisateurs tablaient sur environ 20 000 visiteurs professionnels en provenance de plus de 130 pays.
La première impression est qu’une part importante de l’offre présentée relève davantage d’un vestiaire commercial et classique, vraisemblablement plus adapté au marché local qu’aux tendances qui dominent la mode sur les marchés occidentaux.
Un paradoxe dans la mesure où près de 70 % des exportations turques d'habillement sont destinées à l'Europe.
La Turquie exporte ses vêtements, beaucoup moins ses marques
Au total, en 2025, la Turquie a exporté pour 16,8 milliards de dollars d’habillement dans le monde, dont 60,6 % à destination de l’Union européenne, selon le rapport annuel 2025 d’İHKİB (Association des exportateurs de prêt-à-porter et d’habillement d’Istanbul).
L’Allemagne arrive en tête avec 2,6 milliards de dollars d’exportations, devant les Pays-Bas (1,9 milliard), l’Espagne (1,7 milliard) et le Royaume-Uni (1,4 milliard). La France et les États-Unis représentent environ 900 millions de dollars chacun.
Leur étude, publiée en 2023 et menée auprès de 190 entreprises turques représentant 15 % des exportations d’habillement, montre la coexistence de plusieurs modèles économiques : 58 % produisent pour des marques internationales à partir de leurs propres collections et designs, 54 % travaillaient en fabrication sous contrat et 29 % exportent sous leur propre marque.
« Nous savons que la Turquie est très puissante en matière de production. Mais les marques sont également très importantes pour un pays et nous faisons beaucoup d’efforts dans ce domaine, souligne Mustafa Paşahan, président d’IFCO et président d’İHKİB, à l’occasion d’un dîner organisé avec la presse. Nous sommes déterminés à augmenter le nombre de marques turques présentes à l’international. »
Le denim, vitrine du savoir-faire industriel turc
Si les vêtements fabriqués en Turquie sont déjà largement présents sur les marchés occidentaux, pourquoi les marques turques y restent-elles comparativement discrètes ?
Dans les allées d’IFCO, le denim illustre ce paradoxe : la Turquie dispose d’un savoir-faire industriel reconnu. Pour sa dixième édition, IFCO a d'ailleurs agrandi l'espace qui lui est consacré. Le pays dispose d'une chaîne de valeur qui va du développement des tissus à la confection, en passant par les technologies de lavage et de finition.
Parmi les innovations développées par l'industrie locale, Hülya Güner, responsable au sein d’İHKİB, évoque la culture d'indigo naturel à Adana.
Cependant, les marques turques de jeans ne bénéficient guère d’une visibilité internationale. Un choix assumé, par exemple, par Integral Jeans qui ne souhaite développer ni réseau de boutiques ni vente en ligne directe, afin de ne pas concurrencer ses clients grossistes. L’entreprise reste fidèle à un modèle exclusivement wholesale : ses clients viennent commander dans son showroom de Merter, à Istanbul, avant de revendre les produits dans leurs propres magasins.
Integral Jeans illustre ainsi une forme d’internationalisation caractéristique du secteur : le produit turc voyage, parfois sous sa propre marque, sans que l’entreprise cherche nécessairement à construire un réseau de distribution directement identifiable par le consommateur final.
Le menswear, un poids lourd aux codes classiques
Le denim n’est pas le seul segment auquel IFCO a choisi de donner davantage de visibilité pour sa dixième édition. Le salon renforce également son offre masculine avec un nouvel espace dédié dans le Hall 4.
C’est là que l’on retrouve notamment Jakamen. La marque turque offre un exemple de développement à l’international par la franchise. Elle revendique 35 boutiques en propre et 40 franchises en Turquie, auxquelles s’ajoutent 45 boutiques à l’étranger.
Une mode féminine entre le style oriental et la fashion occidentale
L’offre féminine présente sur IFCO fait place à la modest fashion, destinée notamment aux marchés turcs et moyen-orientaux.
Dans cet environnement, It’s Basic se distingue par des codes plus directement alignés avec ceux des marchés occidentaux et revendique une stratégie résolument internationale.
« Notre vision est d’être plus internationale que domestique, explique Ersin Turan, responsable marketing et design, à FashionUnited. Beaucoup de marques présentes à IFCO restent concentrées sur le marché turc, arabe ou slave, mais la mondialisation des tendances, accélérée par les réseaux sociaux, réduit les différences entre marchés ».
Aussi, It’s Basic exposera au salon Who’s Next (Porte de Versailles, Paris), du 5 au 7 septembre 2026, où elle indique collaborer avec le salon autour de son nouveau Denim District. Elle expose par ailleurs à Coterie New York, Magic Las Vegas ou Denim Days Amsterdam. Elle dispose d’un bureau et d’une boutique à Amstelveen.
The Core veut faire émerger la créativité turque
Suivre les tendances d’une mode devenue mondiale n’est pas la seule voie pour gagner en visibilité à l’international. IFCO mise également sur la singularité de la création turque avec The Core, un espace dédié aux designers, entièrement repensé pour cette dixième édition.
The Core abandonne ainsi le traditionnel alignement de stands au profit d’une installation scénographiée réunissant vingt designers turcs sous le thème « Rooted Forms, SS27 ».
« À IFCO, il y a des marques, mais nous, nous sommes des designers, signale Belma Özdemir, présidente de l’association des créateurs de mode turs MTD. Nos produits sont plus chers et nous avons besoin d’acheteurs différents. IFCO nous aide à rencontrer les bons acheteurs, notamment ceux des boutiques haut de gamme. Nous avons beaucoup de designers talentueux en Turquie, spécialement des jeunes designers, mais ils ont besoin d’être mis en relation avec les bons acheteurs pour pouvoir se développer à l’international. »
Les fashion shows comme autre vitrine de la création
Cette volonté de donner davantage de visibilité à la création se prolonge sur le podium. Dans le Hall 8, IFCO programme des fashion shows qu’ils soient issus de marques turques ou étrangères.
Ainsi, IFCO a accueilli six designers indonésiens venus présenter leurs collections de modest fashion inspirées du Wastra, patrimoine textile traditionnel indonésien, dans le cadre de la promotion internationale d’IN2MOTIONFEST 2026.
TerziAdemAltun, marque turque jusqu’ici spécialisée dans le vestiaire masculin, a fait défiler plusieurs silhouettes portées par des femmes. « Une manière de montrer le potentiel unisexe de certaines pièces », indique Adem Altun, représentant de la compagnie, qui assure avoir constaté l’importance de son audience féminine sur les réseaux sociaux.
Le passeport numérique, un sujet d’actualité pour l’industrie turque
Mais pour l’industrie turque, se développer sur les marchés européens ne dépend pas seulement de l’attractivité de ses collections ou de la visibilité de ses marques. Il lui faut également répondre aux nouvelles exigences réglementaires de l’Union européenne.
Parmi les sujets qui préoccupent la filière figure le futur passeport numérique des produits (DPP), par ailleurs inscrit au programme des conférences d’IFCO.
Le DPP, introduit par le règlement européen sur l’écoconception des produits durables (ESPR), doit permettre de rendre accessibles sous forme numérique des informations relatives aux produits et à leur chaîne de valeur. Pour les fabricants turcs, l’enjeu est d’autant plus important que l’Union européenne constitue leur premier débouché à l’export.
« De la même manière que vous ne pouvez pas voyager sans passeport, un produit ne pourra pas être exporté sans passeport, résume Mustafa Paşahan. La filière turque travaille sur le sujet depuis trois ans. La traçabilité doit remonter jusqu’à la matière et certains fils disposent déjà d'un passeport numérique. »
En 2027, IFCO décale son édition estivale à septembre
Le choix du mois d’août constituant un frein pour attirer certains acheteurs européens, encore en congés, la direction estime que le déplacement à septembre devrait permettre d'améliorer la fréquentation internationale.
Aussi, en 2027, la seconde édition annuelle (après février) sera organisée du 8 au 11 septembre. Ce changement s’accompagne d’un allongement des jours qui passeront de trois à quatre.
En adaptant son calendrier à celui des acheteurs occidentaux, IFCO franchit une étape supplémentaire dans son développement international, sans renoncer à ce qui constitue l’une de ses singularités : sa position au carrefour de l’Orient et de l’Occident, qui lui permet de réunir des marchés, des esthétiques et des cultures de mode différents.
Florence Julienne a voyagé à Istanbul, invitée par IFCO